Takwin wa Tamkin: Quand les femmes tissent leur destin au Djebel Amour

14-10-2020
Tarik Hafid

Inscrit dans le cadre du Programme d’actions pilote pour le développement agricole et rural en Algérie (PAP-ENPARD) de l’Union européenne, le projet Takwin wa Tamkin (formation et autonomisation) a contribué au renforcement des réseaux de femmes artisanes et rurales. Durant deux ans, les expertes de Res’Art, un projet de l’association Femmes en Communication, ont accompagné et formé des artisanes dans plusieurs régions d’Algérie. A Oued Mzi, dans le piémont du Djebel Amour, les membres de l’association ''Tradition et modernité pour le développement des femmes rurales'' (TMDFR) ont su profiter de cette expertise pour renforcer leurs capacités et développer de nouvelles initiatives.

L’union fait la force et à elles trois, Amira, Takia et Messaouda symbolisent la force et la volonté. A Oued Mzi, un village du piémont de la chaîne montagneuse du Djebel Amour, dans les hauts-plateaux de l’ouest algérien, elles ont fondé, en 2018, l’association ''Tradition et modernité pour le développement des femmes rurales''. Leurs destins se sont croisés il y a quelques années alors que tout les séparait et de cette rencontre est née une belle initiative qui porte aujourd’hui ses fruits.

Amira Benayed est médecin hématologue. En 2015, elle a quitté sa ville natale pour s’installer  à Oued Mzi avec son époux Arezki nouvellement recruté dans la région. «C’était une période très difficile car je venais de perdre mes jumelles Tiziri et Silina», confie Amira. De femme active, elle s'est retrouvée sans emploi et sans repères. «Les débuts à Oued Mzi ont été tendus. Ma présence indisposait dans le village car j’étais la seule femme à ne pas porter le hijab et je me déplaçais souvent en moto». Mais de caractère sociable, Amira n’a pas tardé à se lier d’amitié avec Messaouda Mbarki dont les frères sont des collègues de Arezki et avec Takia Ziani, une femme indépendante qui a consacré son temps à s’occuper de sa famille.

Grâce à ses nouvelles amies, elle a découvert les conditions de vie difficiles des habitants, dans une région où le taux de chômage est très élevé et où les jeunes sont nombreux à être en situation d’échec scolaire. «En 2018, autour d’un café, nous avons pris conscience de la nécessité de lancer une initiative au profit des femmes du village afin qu'elles puissent subvenir, elles aussi, aux besoins de leurs familles», indique Messaouda. C’est ainsi qu’a germé l’idée de créer l’association des femmes rurales de Oued Mzi. Amira, Takia et Messaouda ont alors fait part de leur projet au maire Mohamed Athmani et au secrétaire général de la commune Belabbès Abassi qui ont immédiatement décidé de les soutenir.

Espace de vie

Une fois la création officialisée, il a fallu trouver un local pour l’association TMDFR. Le choix s’est alors porté sur la Maison de jeunes du village qui a nécessité quelques travaux de restauration avant de pouvoir s’y établir et y installer un petit atelier de couture. Le succès a été immédiat et en quelques mois, l’association comptait déjà 180 membres. Après la couture, un atelier de tissage a été lancé, grâce à l’appui du maire qui a permis l’acquisition de quatre métiers à tisser.

Véritable patrimoine régional, le tapis de laine du Djebel Amour jouit d’une réputation qui dépasse les frontières algériennes. Les initiatives se sont par la suite multipliées: vannerie traditionnelle en alfa (herbe steppique) ou encore,  production de couscous, de confitures, de robb (mélasse de dattes) et d’huiles essentielles de plantes médicinales de la région. La «Maison des femmes» est très vite devenue un espace d’entraide et de réconfort mais aussi de formation au profit des femmes et des enfants. Une salle de classe a d'ailleurs été aménagée pour y prodiguer des cours de soutien scolaire et d’alphabétisation.

Prise de conscience

Fières de leurs premiers accomplissements, les trois amies ne se sont pas arrêtées en si bon chemin. En 2019, lors d’une exposition à Laghouat Amira Benayed a rencontré la commandante Khadidja Badaoui, de la Direction générale des forêts, partenaire institutionnel du PAP ENPARD, le Programme d’actions pilotes pour le développement rural et l’agriculture mis en œuvre conjointement par l’Union européenne et l’Algérie. La garde-forestière lui a appris, à cette occasion, qu’une responsable du projet «Takwin wa Tamkin» était à la recherche d’une représentante d’association d’artisanes de la région de Laghouat afin de participer à un voyage d’étude dans le sud de la France. Doté d’un budget de 199 991 euros, «Takwin wa Tamkin» est le fruit d’un partenariat entre l’association algérienne Femmes en Communication et l’association marseillaise « Citoyens de la terre ».

«Après avoir donné mon accord à Maya Azeggagh, la responsable du projet, j’ai refait mon passeport et direction Marseille. J’ai eu la chance de rencontrer des artisanes qui ont lancé des initiatives très intéressantes et qui vivent de leur passion. C’est là que j’ai compris l’importance d’agir dans un cadre organisé pour obtenir des résultats concrets», affirme Amira

Réappropriation des traditions

Par la suite, les animatrices de «Takwin wa Tamkin» se sont rendues à Oued Mzi. Ce projet s’appuie sur le travail réalisé depuis de nombreuses années par le Réseau des artisanes d’art algériennes (Res’Art) et Maya Azeggagh y joue un rôle central. Elle est une des initiatrices de Res’Art et trésorière de l’association Femmes en communication. En allant à la rencontre des femmes du petit village, elle leur a confirmé que la question de l’autonomisation des artisanes et notamment les tisseuses, était cruciale. «Le rôle de l’association TMDFR est essentiel car toutes les femmes de la région maîtrisent une activité artisanale traditionnelle et travaillent en indépendantes. Mais c'est différent pour les tisseuses dont le travail est plus laborieux et surtout, la matière première coûte beaucoup trop cher. En effet, la laine peut valoir jusqu’à 70% du prix du tapis. Le risque c’est qu’elles se découragent et décident de ne plus produire de tapis traditionnels. C’est ainsi que se perdent des métiers et des traditions», assure Maya Azeggagh.

Et c'est ainsi qu'il a été décidé de mettre en œuvre des activités pour apprendre aux artisanes à travailler la laine et à la teinter pour maximiser leurs gains. L’objectif étant d’éliminer les intermédiaires, d’avoir un fil de qualité coloré avec des pigments naturels et de se réapproprier un savoir-faire transmis de génération en génération. Les cours de préparation et de teinture sont assurés par Amina Youcef-Khodja, créatrice de vêtements traditionnels et formatrice en techniques artisanales. « Par le passé, nous avions des difficultés à commercialiser nos tapis. Aujourd’hui, nous préparons notre propre laine que nous collectons auprès des éleveurs locaux. Je dois dire que la formation que nous avons suivie avec Amina Youcef-Khodja a été capitale. Nous connaissons maintenant la valeur de nos tapis», indique Takia Ziani qui forme désormais elle-même les artisanes.

S’ouvrir au monde

«Takwin wa Tamkin» a également permis aux membres de l’association TMDFR de Oued Mzi d’aller à la rencontre d’autres artisanes algériennes lors d’expositions à Timimoun, dans le sud-oued du pays et à Alger. «C’était l’occasion de promouvoir nos produits et surtout notre village que peu de gens connaissent», dit Messaouda Mbarki en souriant. Mais l’objectif de Oued Mzi c’est d’accueillir des touristes, nationaux et internationaux. Ce n’est pas un simple rêve mais bien un objectif commun aux trois principales associations du village, aux artisanes et aux autorités locales. La région du Djebel Amour n’est pas seulement célèbre pour ses tapis mais dispose aussi d’un patrimoine historique de grande valeur avec des dizaines de gravures rupestres.

A une dizaine de kilomètres de Oued Mzi, dans les contreforts des falaises d’El Gaada, il est possible d’admirer les gravures du bélier à disque de Fedjet el Kheil. «Les possibilités sont illimitées en terme d’activités, mais aujourd’hui, le plus important c’est d’avoir un espace pour accueillir nos visiteurs. Cette question est quasiment réglée puisque nous avons créé une auberge dans une ancienne bâtisse», affirme, Athmani Mohamed, le maire de Oued Mzi. A ce titre, il a tenu à préciser que cette auberge sera gérée par les associations du village. Une aubaine pour les artisanes qui pourront participer à l’aménagement de cet établissement, afin de lui donner un cachet  propre à la région. De plus, elles pourront vendre leurs produits directement aux touristes. «Les habitants de Oued Mzi sont très hospitaliers et ils se feront un plaisir d’accueillir des touristes de toutes nationalité», ajoute le maire.